
La presse
L'Autre Scène
David Rofé-Sarfati
Les couleurs du vivant : Stella Serfaty ressuscite la George Sand écologiste au Festival Off d’Avignon 2026
Depuis 1997, Stella Serfaty construit une œuvre cohérente et obstinée, toujours à l’écart des circuits dominants, toujours en direction d’un théâtre qui place le spectateur en posture active. La poussière qui marche d’après Svetlana Alexievitch, L’homme qui plantait des arbres d’après Jean Giono, Le Petit Prince d’après Saint-Exupéry, dans les bois d’après Thoreau, l’épouvantaille — autant de créations qui dessinent une ligne : la résistance poétique au monde tel qu’il va, la défense du vivant sous toutes ses formes, l’invitation faite au spectateur de redevenir sujet plutôt que consommateur de représentations. Les couleurs du vivant s’inscrit dans ce sillon — et le porte à un niveau d’accomplissement qu’on n’avait pas encore atteint.
La maturité comme dépouillement
Ce spectacle est celui de la maturité. Non pas au sens d’une sagesse tranquille, la rage militante est toujours là qui murmure, mais au sens d’un dépouillement. Il ne reste que l’essentiel. Des toiles naturelles, des matériaux glanés au sol, la voix de Stella Serfaty portant les textes de George Sand, et le chant de Mona Faruel — formée au lyrique puis au jazz, lauréate du Prix du Jury Trampolino Lyon 2023 — qui surgit là où les mots ne peuvent plus rien dire. La scénographie de Lucie Joliot n’est pas un décor : c’est un terrain, un espace habitable que les spectateurs traversent et dont ils deviennent, le temps de la représentation, les co-habitants.
Ce qui se produit alors est difficile à nommer. Ce n’est pas de la méditation, ce n’est pas du théâtre au sens traditionnel du terme, ce n’est pas non plus un atelier participatif au sens pédagogique. C’est quelque chose de plus rare que l’on pourrait nommer déconnexion. Le quotidien se suspend. Chacun, dans le mouvement même de l’expérience collective, se retrouve seul avec soi — et cette solitude-là n’est pas un repli, c’est un retour.
Un retour à ce que George Sand appelait « la respiration de tous les êtres ». On se revoit au monde, si l’on peut dire.
La force du travail de Serfaty est précisément de ne pas forcer ce mouvement. Elle ne cherche pas à produire un effet. Elle crée les conditions d’une rencontre — entre le spectateur et les textes, entre le spectateur et les matières, entre le spectateur et lui-même — et laisse chacun y trouver ce qu’il y trouve.
Un théâtre qui semble disparaître pour mieux nous atteindre.
À La Scierie d’Avignon, du 4 au 25 juillet, Stella Serfaty et la Compagnie Théâtre des Turbulences présentent Les couleurs du vivant, spectacle d’après les écrits de George Sand. Une création de la maturité, dépouillée de tout effet, qui suspend le quotidien et reconduit chacun, dans le silence du vivant, à lui-même.
Stella Serfaty, une œuvre au long cours
Il faut rappeler qui était George Sand pour mesurer ce que Stella Serfaty a choisi de convoquer. Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, née en 1804, morte en 1876, est l’autrice de plus de soixante-dix romans, de pièces de théâtre, d’une autobiographie et de textes politiques d’une rare lucidité. Femme de combat — pour l’égalité sociale, pour les droits des femmes, pour la cause ouvrière —, elle est aussi, et c’est ce que ce spectacle révèle avec force, une écologiste pionnière que l’histoire littéraire a longtemps recouverte sous le vernis du roman champêtre sentimental. Son texte La Forêt de Fontainebleau, écrit en 1872 à l’appui d’une pétition pour la protection du site, en fait le premier défenseur documenté d’un espace naturel en France. À sa mort, Victor Hugo déclara : « Je pleure une morte, je salue une immortelle. » On comprend mieux, au sortir de ce spectacle, ce que cette immortalité signifie.
George Sand ou l’écologie avant l’heure
Le Montreuillois
Maguelone Bonnaud
Il y a au moins trois raisons de courir voir “Les Couleurs du vivant”, dernier volet de la trilogie écologique de la metteuse en scène montreuilloise Stella Serfaty, jusqu’au 25 juillet à la Scierie dans le festival off d’Avignon.
D’abord parce qu’il permet de redécouvrir l’écrivaine et femme politique George Sand, disparue il y a cent cinquante ans, injustement reléguée à l’arrière plan malgré sa langue ample et précise et son acuité visionnaire qui en fit une pionnière du féminisme et de l’écologie politique.
Ensuite parce que, comme ses deux précédents spectacles qui triomphèrent à Avignon, “Dans les bois” — qui racontait les deux années d’autarcie du philosophe naturaliste Henri David Thoreau — et “L’homme qui plantait des arbres”, le manifeste écologique de Jean Giono, Stella Serfaty poursuit ici sa croisade énamourée pour la protection du vivant.
Enfin parce que cette artiste engagée propose au spectateur une expérience participative singulière. Sans rentrer dans les détails — parce que la découverte progressive de la proposition dramaturgique et ses effets de surprise font partie des grands plaisirs du spectateur — on vous dira notre bonheur de circuler en toute liberté dans l’espace scénique, en ayant l’opportunité d’y joindre notre empreinte.
Notre bonheur aussi de découvrir la pensée si accordée à notre époque de George Sand — recueillie par Stella Serfaty dans plusieurs ouvrages différents: son ode à “la beauté de la nature, source d’une jouissance calme et durable”, ses invitations à prendre garde aux “moindres herbes et leurs usages”, ses cris d’alarme contre “les caprices barbares” d’humains qui “rompent le lien qui unit les générations” en détruisant ou privatisant le vivant. “Sous la main de l’homme, les grands arbres disparaissent, les landes perdent leurs parfums, il faut aller loin des villes pour respirer le silence”, s’alarme l’écrivaine, qui contribua à faire de la forêt de Fontainebleau la première zone naturelle protégée au monde.
Cent cinquante ans plus tard, ce matin-là, dans l'utopique tiers lieu d’Avignon, une petite communauté humaine réunie autour de Stella Serfaty et de la chanteuse de jazz Mona Faruel — merveilleuse — est parvenue à faire corps. Artistes, spectateurs, assis, debouts, les corps se frôlent, l'espace est commun.
Dans le public, une femme se met à battre le rythme avec la musicienne, puis deux, trois… Une communion fragile, bouleversante, a gagné l’assemblée.
Un théâtre nécessaire.
George Sand et la beauté du monde
Coups d'œil
Marie-Céline Nivière
La compagnie Théâtre des Turbulences propose, à partir des écrits de George Sand, un "spectacle écologique pour spectateur créatif", offrant une parenthèse artistique aussi apaisante que vivifiante.
Stella Serfaty choisit de faire entendre une George Sand méconnue : celle d’une
pionnière écologiste. En 1872, la romancière se fait lanceuse d’alerte en publiant un manifeste contre les dangers de la déforestation et de l’épuisement des ressources naturelles. La dame de Nohan milite alors pour que l’État protège la forêt de Fontainebleau, qui deviendra le premier site naturel protégé. Les incendies qui ont ravagé des hectares au début du mois de juillet 2026, donnent une résonance saisissante à ses mots : « La nature est éternellement jeune, belle et généreuse. Elle verse la poésie et la beauté à tous les êtres, à toutes les plantes qu’on laisse s’y développer à souhait. »
Un temps suspendu à vivre ensemble…
George Sand établit un lien profond entre la nature et la création. « Quand la terre sera dévastée et mutilée, nos productions et nos idées seront à l’avenant des choses pauvres et laides qui frapperont nos yeux à toute heure. » Ces textes, d’une remarquable puissance poétique, sont murmurés par Stella Serfaty, comme un souffle léger porté par le vent. La comédienne évolue au cœur d’une structure faite de bouts de bois où sont suspendues des toiles, rappelant des draps séchant au vent. Devant elles, des petits bancs. Au sol, des bassines d’eau, des coupelles de pigments naturels et des paniers remplis de matériaux recyclés où glanés dans la nature attendent le public.
Les spectateurs sont invités à s’emparer librement de cet espace et de tout ce qui est mis à sa disposition. L’expérience débute avec une certaine retenue, puis, peu à peu, enfants et adultes laissent libre cours à leur imagination. Chacun crée selon son inspiration, ses envies et ses possibilités. Ceux qui le préfèrent peuvent simplement observer ces œuvres éphémères naître sous leurs yeux.
Soudain, une voix s’élève. Une mélopée évoque le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, le vent dans les feuilles… Certains spectateurs s’y joignent spontanément, par la voix ou en faisant résonner divers matériaux naturels, comme les capsules de pavot séché utilisées en percussion.
Nous sortant du brouhaha de ce monde brutal, ce spectacle procure un plaisir intense.
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